DEFFINUM : ce que ces expérimentations nous apprennent vraiment sur l’évolution du digital learning
DEFFINUM est un dispositif lancé dans le cadre de France 2030 pour soutenir la transformation et la digitalisation de la formation professionnelle. Son objectif était d’expérimenter de nouvelles manières de concevoir, distribuer et piloter les formations.
Les projets soutenus ont travaillé sur des sujets très différents : hybridation, modularisation, individualisation, LMS, ressources immersives, learning analytics, adaptive learning, mutualisation des ressources ou encore montée en compétences des équipes pédagogiques.
C’est précisément ce qui rend le bilan intéressant aujourd’hui. Il permet de dépasser le discours habituel sur la digitalisation pour observer ce qui se passe réellement lorsque des organismes de formation, des CFA et des équipes pédagogiques essaient de transformer leurs modèles à grande échelle.
Et ce que montre DEFFINUM dépasse largement le simple développement du e-learning.
Le digital learning sort progressivement de la logique du parcours figé
Depuis un moment, digitaliser une formation consistait essentiellement à transformer un parcours existant en séquences numériques.
Le présentiel devenait du distanciel. Le support devenait un module. Le formateur devenait parfois un animateur de classe virtuelle.
Mais la logique restait fondamentalement linéaire.
Les projets DEFFINUM montrent une autre direction. L’hybridation est pensée comme une combinaison raisonnée de modalités, de ressources et de temps d’apprentissage. Les parcours articulent présentiel, distanciel, synchrone, asynchrone, autoformation, mises en situation professionnelles et accompagnement humain.
Ce changement peut sembler sémantique. Il ne l’est pas. Il implique de ne plus concevoir uniquement une succession de séquences, mais une architecture dans laquelle chaque modalité doit répondre à une fonction pédagogique précise.
Le vrai travail de conception devient alors un travail d’orchestration.
La modularisation devient une infrastructure pédagogique
La modularisation est probablement l’un des enseignements les plus structurants du rapport.
On parle ici d’un des principes de l’éco-conception. Il s’agit de construire des unités pédagogiques suffisamment autonomes pour être combinées, recombinées, réutilisées et mises à jour indépendamment les unes des autres.
DEFFINUM insiste notamment sur la nécessité de travailler à partir d’objectifs pédagogiques explicites, de structurer les ressources avec des métadonnées, de gérer les versions et d’identifier clairement les responsables des contenus.
Nous ne sommes donc plus uniquement dans une logique de conception pédagogique. Nous entrons aussi dans une logique de gestion du patrimoine pédagogique.
Cela change profondément le modèle de production des équipes L&D et des organismes de formation.
Un module n’est plus seulement une ressource créée pour un parcours. Il devient potentiellement un composant réutilisable dans plusieurs architectures de formation. À terme, la valeur ne sera peut-être plus seulement dans la capacité à produire vite, mais dans la capacité à produire des briques réellement réutilisables.
Le LMS change lui aussi de fonction
Le rapport montre également quelque chose que beaucoup d’organisations commencent seulement à percevoir.
Un LMS ne devrait plus être réduit à une plateforme d’hébergement et de diffusion de contenus.
Dans plusieurs projets DEFFINUM, il devient un outil de pilotage des parcours.
NUM4SKILLS utilise par exemple des référentiels métiers, du positionnement et des données de progression pour construire et adapter les parcours à partir d’un ensemble de plus de 1 000 ressources médiatisées.
Dans AAI-AUTO, les traces d’activité, les résultats aux quiz, les contenus consultés et les parcours validés alimentent un mécanisme d’apprentissage adaptatif. Les tableaux de bord permettent ensuite aux formateurs d’identifier rapidement les apprenants en difficulté ou les thématiques moins bien maîtrisées.
C’est une évolution importante. Le LMS ne se contente plus d’enregistrer ce qui s’est passé. Il commence à devenir un composant du système de décision pédagogique.
La learning analytics n’a de sens que si elle modifie l’action pédagogique
C’est sans doute l’un des points sur lesquels les organisations restent encore immatures.
Nous produisons beaucoup de données. Nous savons mesurer des connexions, des complétions, des scores, des temps passés ou des taux d’abandon. Mais ces indicateurs restent très souvent enfermés dans des tableaux de bord.
DEFFINUM montre une approche plus intéressante : exploiter les données pour intervenir pendant le parcours.
Cela signifie être capable de repérer un décrochage, d’identifier une ressource qui fonctionne mal, de détecter une notion insuffisamment maîtrisée ou d’adapter un accompagnement.
75 % des projets DEFFINUM travaillent sur le pilotage des formations à partir des données d’apprentissage.

On parle donc ici de pédagogie pilotée par la donnée. Une donnée qui ne déclenche aucune décision n’a finalement qu’une faible valeur pédagogique.
L’adaptive learning repose d’abord sur la qualité de l’architecture
L’arrivée de l’IA générative pousse aujourd’hui de nombreux acteurs à parler de personnalisation ou d’adaptive learning.
Mais les projets DEFFINUM rappellent une réalité souvent oubliée : on ne personnalise correctement que ce que l’on a structuré correctement.
Pour adapter un parcours, il faut être capable de relier un besoin en compétences, un niveau initial, des objectifs pédagogiques, des ressources disponibles et des données de progression.
Autrement dit, la personnalisation repose d’abord sur une architecture. L’algorithme intervient ensuite.
C’est une distinction importante pour les équipes L&D qui investissent aujourd’hui dans l’IA.

Une IA peut générer très rapidement du contenu. Elle peut recommander des ressources. Elle peut automatiser certaines décisions.
Mais si les référentiels de compétences sont inexistants, si les contenus ne sont pas indexés et si les objectifs pédagogiques restent flous, la sophistication de l’outil ne compensera pas les faiblesses de l’ingénierie.
L’hybridation oblige aussi à repenser la présence du formateur
DEFFINUM montre également que l’autonomie de l’apprenant ne signifie pas la disparition du formateur. Au contraire.
Plus les parcours intègrent de phases autonomes, plus les moments d’intervention humaine doivent être pensés avec précision. Le rapport insiste sur la nécessité de sécuriser les transitions, de maintenir des jalons synchrones et de prévoir des temps d’accompagnement pour limiter le décrochage.
On parle ici d’une transformation de sa fonction.
Le formateur intervient moins comme diffuseur permanent de connaissances et davantage comme facilitateur, accompagnateur, régulateur ou analyste de l’apprentissage. Il devient particulièrement utile lorsque l’apprenant rencontre une difficulté, doit mettre en pratique, interpréter, transférer ou prendre du recul.
C’est probablement là que se situe une partie importante de la valeur humaine dans les dispositifs hybrides.
De plus on le sait, une formation non tutorée a un taux de complétion faible (environs 20%) et à l’inverse on passe à 80%. La différence est énorme.
Le métier d’ingénieur pédagogique change de niveau
Le même phénomène concerne les ingénieurs pédagogiques. Le rapport cite des compétences qui dépassent largement la production de modules : scénarisation multimodale, UX, accessibilité numérique, exploitation des données d’usage, maîtrise des environnements LMS ou encore conduite du changement.
Cela confirme une évolution déjà observable sur le terrain. L’ingénieur pédagogique n’est plus uniquement celui qui conçoit des contenus. Il devient progressivement celui qui structure un système d’apprentissage.
Il doit comprendre comment interagissent les compétences, les modalités, les ressources, les technologies, les données et l’accompagnement humain.
L’IA ne devrait pas réduire ce rôle. Elle devrait plutôt déplacer sa valeur.
Lorsque la production de contenus devient plus facile, l’expertise se déplace vers l’architecture, le choix, l’arbitrage, la qualité et la mesure de l’efficacité.
La mutualisation reste encore largement sous-exploitée
Le rapport apporte également un constat intéressant sur la mutualisation.
78 % des projets ont mutualisé des modules pédagogiques et 64 % des outils numériques. Pourtant, seuls 23 % des formateurs déclarent avoir réellement eu accès à des ressources produites par d’autres établissements.
Une ressource peut être techniquement disponible tout en restant inutilisable. Si elle est mal indexée, mal documentée, trop contextualisée ou difficile à modifier, elle sera recréée ailleurs.
La mutualisation suppose donc une gouvernance du contenu. Elle exige des règles de versioning, des standards de conception, une indexation homogène et des conditions de réutilisation claires.
Sans cela, une bibliothèque de ressources finit simplement par devenir une nouvelle forme de stockage.
Ce que DEFFINUM dit finalement du futur du digital learning
Le principal enseignement de ces expérimentations n’est probablement pas technologique. Il est architectural.
Le digital learning mature progressivement vers des systèmes plus modulaires, plus mesurables, plus adaptables et plus réutilisables.
Cette évolution modifie la manière de concevoir la formation, mais également la manière de gérer les équipes, les outils et les ressources.
Nous passons progressivement d’un modèle dans lequel nous construisions un parcours puis produisions les contenus nécessaires, à un modèle dans lequel nous structurons des compétences, des ressources, des modalités et des données capables de s’assembler différemment selon les besoins.
C’est beaucoup plus exigeant. Mais c’est également beaucoup plus puissant.
Et c’est sans doute dans la capacité à construire une véritable architecture d’apprentissage, que se jouera une partie de la maturité des équipes L&D et des organismes de formation dans les prochaines années.
Voir l’article : IA et digital learning : La fin du contenu comme centre de gravité de la formation ?

Sources : DEFFINUM Premier levier du Plan de transformation et de digitalisation de la formation
















