Bill Gates : les dangers de l’IA et les conséquences pour le monde de la formation

par | Août 28, 2026 | Intelligence Artificielle, Articles

Bill Gates vient de publier un texte particulièrement important sur les dangers de l’IA.

L’un des principaux acteurs historiques de la révolution informatique estime que nous ne sommes pas suffisamment préparés à celle qui arrive avec l’IA.

Son constat est fort : « La transition vers l’ère de l’IA sera l’une des périodes les plus tumultueuses de l’histoire humaine. »

Pour lui, l’IA pourrait devenir « le plus grand égalisateur jamais inventé », en démocratisant l’accès à la connaissance, à la santé ou à de nombreux services. Elle pourrait aussi devenir une formidable source d’inégalités si ses bénéfices restent concentrés entre quelques acteurs.

Cette réflexion concerne directement le monde de la formation.

Parce que derrière l’évolution de l’IA se trouvent plusieurs sujets qui sont au cœur de notre métier : l’évolution des compétences, la reconversion professionnelle, l’apprentissage, l’esprit critique, le rôle du formateur et la place que nous souhaitons conserver à l’humain.

Une révolution beaucoup plus rapide que les précédentes

Bill Gates estime que nous faisons une erreur lorsque nous comparons l’intelligence artificielle aux précédentes transformations technologiques.

Le PC a mis environ vingt ans à modifier profondément notre manière de travailler. Il fallait acheter les équipements, développer les logiciels, réduire leur coût et apprendre à les utiliser.

L’IA possède une dynamique différente. Elle fonctionne déjà sur les équipements que nous utilisons. Elle communique en langage naturel et peut s’adapter directement à ses utilisateurs.

Gates va même jusqu’à prendre l’exemple de la formation : une IA peut regarder la même vidéo de formation qu’un salarié et apprendre à partir des informations déjà disponibles dans l’entreprise.

Mais la différence fondamentale est ailleurs.

Les précédentes vagues d’automatisation remplaçaient principalement certaines tâches physiques ou répétitives. L’IA intervient désormais sur des activités cognitives.

Selon Gates, elle pourrait ainsi prendre en charge de nombreuses tâches actuellement réalisées dans le service client, le droit, le développement informatique, l’analyse de données, la finance ou la médecine. Et cette transformation pourrait intervenir en une décennie plutôt qu’en plusieurs générations.

Pour la formation : accélérer considérablement l’adaptation des compétences

Cette vitesse change profondément le rôle de la formation professionnelle.

Nous ne pourrons probablement plus attendre qu’un métier soit profondément transformé pour commencer à former les personnes concernées.

Les entreprises devront identifier beaucoup plus tôt :

  • les tâches susceptibles d’être automatisées
  • celles qui seront augmentées par l’IA
  • les compétences qui vont perdre de leur importance
  • et celles qui deviendront au contraire stratégiques

Cela suppose également de revoir certains cycles de conception des formations. Un programme construit aujourd’hui et très peu actualisé risque de devenir rapidement obsolète sur des métiers fortement exposés à l’IA.

Les organismes de formation, CFA, responsables L&D et équipes RH vont devoir développer des dispositifs plus évolutifs, davantage connectés aux situations réelles de travail et actualisés beaucoup plus fréquemment.

Des emplois vont disparaître et Gates s’inquiète particulièrement des débutants

C’est probablement l’un des « dangers de l’IA ». Bill Gates estime que de nombreux emplois disparaîtront définitivement.

Il identifie particulièrement les postes d’entrée et les fonctions intermédiaires comme vulnérables. Il souligne aussi que les nouveaux métiers créés pourraient nécessiter des compétences longues à acquérir.

Il s’inquiète particulièrement de la situation des jeunes. Dans de nombreuses entreprises, les collaborateurs débutent leur carrière en réalisant des tâches relativement simples avant de progressivement acquérir de l’expérience.

Or ce sont précisément ces tâches que l’IA peut automatiser rapidement.

Nous voyons ici apparaître un sujet essentiel pour la formation professionnelle : comment apprendre un métier lorsque les tâches qui permettaient traditionnellement de débuter sont confiées à une machine ?

Pour la formation : repenser l’apprentissage par l’expérience

Ce problème dépasse largement la formation à l’utilisation de ChatGPT ou des différents outils d’IA.

Prenons l’exemple d’un jeune développeur. Une partie de son apprentissage passait auparavant par l’écriture de portions relativement simples de code, leur correction et l’analyse de ses erreurs.

Si l’IA produit directement ce code, il gagne du temps.
Mais il peut également perdre une partie du processus qui lui permettait progressivement de devenir expert.

Le même phénomène peut concerner un assistant juridique, un chargé de communication, un commercial, un ingénieur pédagogique ou un analyste.

Le monde de la formation devra probablement créer de nouvelles situations permettant d’acquérir cette expérience que le travail quotidien ne fournira plus systématiquement.
Simulations, études de cas, mises en situation complexes, tutorat, analyse de productions IA et apprentissage par la résolution de problèmes vont prendre davantage de valeur.

L’IA peut permettre d’apprendre davantage mais aussi d’apprendre moins

C’est le passage du texte de Gates qui concerne le plus directement notre secteur. Il reconnaît le potentiel considérable de l’intelligence artificielle pour l’éducation.

Une IA peut fournir des explications personnalisées, identifier les difficultés d’un apprenant ou aider un enseignant à mieux comprendre les problèmes rencontrés par une classe.

Mais Gates souligne également un paradoxe : l’outil qui pourrait permettre aux individus d’apprendre plus facilement que jamais pourrait aussi conduire certaines personnes à apprendre moins.
Il cite notamment des travaux préliminaires associant une utilisation intensive de l’IA à une diminution de la pensée critique, avec un effet plus marqué chez les plus jeunes.

Utiliser une IA pour produire une réponse ne signifie pas nécessairement avoir acquis la compétence permettant de produire cette réponse.
Un apprenant peut désormais rédiger un texte, produire une analyse, synthétiser un document ou résoudre un exercice en quelques secondes.
Le résultat peut être excellent mais l’apprentissage derrière ce résultat peut être quasiment inexistant.

Pour la formation : ne pas confondre performance et apprentissage

Cette distinction va devenir fondamentale dans la conception des formations.
Depuis longtemps, nous avons utilisé la production finale d’un apprenant comme indicateur de sa maîtrise.
Avec l’IA générative, cette relation devient beaucoup moins évidente.

Évaluer uniquement un livrable risque progressivement de perdre de sa pertinence.

Il faudra davantage observer :

  • le raisonnement suivi
  • la capacité à argumenter
  • les choix effectués
  • la vérification des informations
  • l’analyse critique d’une réponse produite par une IA
  • la capacité à détecter une erreur
  • et le transfert de la compétence dans une situation réelle.

L’évaluation devra donc progressivement s’intéresser plus au processus qu’au résultat.

Préserver ce que Gates appelle la « productive struggle »

Bill Gates développe une idée particulièrement intéressante pour la pédagogie : la « productive struggle ».
Il s’agit de cet effort cognitif nécessaire à la construction d’un apprentissage.

Chercher une réponse, essayer, se tromper, comprendre son erreur, faire une nouvelle hypothèse et reformuler.

Tous ces efforts peuvent sembler moins efficaces que demander immédiatement la réponse à une IA. Mais ils participent précisément à la construction des connaissances.

Gates considère ainsi qu’un bon outil pédagogique utilisant l’IA ne devrait pas systématiquement fournir la solution. Lorsqu’un apprenant découvre un sujet, l’IA peut expliquer et guider. Lorsqu’elle vérifie ensuite sa compréhension, elle peut retenir la réponse et aider l’apprenant à la trouver lui-même.

Continuer l'effort cognitif de réflexion est primordial

Pour la formation : concevoir le rôle pédagogique de l’IA

C’est probablement l’un des enseignements les plus opérationnels de son texte pour les professionnels du digital learning.
Ajouter un chatbot dans un parcours ne constitue pas, en soi, une innovation pédagogique. Il faut déterminer précisément le rôle que l’IA doit jouer.

Elle peut :

  • donner un indice
  • poser une nouvelle question
  • adapter la difficulté
  • reformuler une explication
  • proposer une mise en situation
  • analyser une erreur
  • challenger le raisonnement
  • accompagner l’apprenant jusqu’à ce qu’il trouve lui-même une solution

Dans certains cas, donner directement la réponse sera pertinent. Dans d’autres, cela détruira une partie de la valeur pédagogique de l’activité.
L’usage de l’IA doit donc être pensé dès la conception du parcours et non ajouté après coup comme une fonctionnalité supplémentaire.

L’esprit critique devient une compétence centrale

Bill Gates insiste également sur la multiplication des deepfakes, de la désinformation et des contenus artificiellement produits.
Dans cet environnement, il considère la capacité à distinguer une information fiable d’une information fausse comme une compétence essentielle.

Cette évolution doit avoir des conséquences très concrètes dans nos programmes de formation.
Pendant longtemps, l’acculturation au numérique consistait principalement à apprendre à utiliser des outils.

L’acculturation à l’IA devra aller plus loin, savoir utiliser une IA ne suffit plus.
Il faut également savoir comprendre ses limites, vérifier ses réponses, identifier certaines hallucinations, protéger les données utilisées, repérer les biais et conserver une capacité de décision autonome.

Se former à l’IA implique donc également de former à son usage responsable.
Et cette compétence pourrait devenir aussi transversale que la maîtrise des outils bureautiques l’est devenue au cours des dernières décennies.

Gates propose de préserver certaines activités humaines

Bill Gates développe ensuite une idée originale qu’il appelle « Human Reserved ». Le principe consiste à volontairement conserver certaines activités aux humains, même lorsqu’une machine serait techniquement capable de les effectuer. Il prend notamment l’exemple de l’accompagnement de personnes âgées ou de l’annonce d’un diagnostic médical grave.

Il explique que certains actes comportent une dimension humaine suffisamment importante pour justifier de ne pas les automatiser.

Et il cite explicitement l’éducation parmi les domaines dans lesquels il imagine plutôt un modèle hybride : un humain reste responsable et utilise la technologie pour augmenter ce qu’il est capable de faire.

Un des dangers de l'IA obligera à réserver des métiers exclusif à l'humain.

Pour la formation : redéfinir la valeur du formateur

Cette réflexion est particulièrement intéressante pour notre secteur. Une IA peut déjà faire énormément de taches qui occupaient historiquement une place importante dans le métier de formateur.

Le développement de l’IA va donc probablement déplacer progressivement la valeur ajoutée du formateur.
L’accompagnement individuel, le feedback, l’analyse d’une situation réelle, la mise en perspective, l’animation d’un collectif, le développement de l’esprit critique, la motivation ou encore l’observation des comportements vont prendre davantage d’importance.

Le formateur pourrait progressivement être moins celui qui détient l’information et davantage celui qui crée les conditions permettant réellement d’apprendre.

La reconversion professionnelle va devenir un enjeu majeur

Gates considère que les personnes déplacées par l’automatisation auront besoin de reconversion et de dispositifs d’accompagnement beaucoup plus importants.

Il va même jusqu’à proposer une taxation des robots et des « tokens » consommés par les systèmes d’IA afin notamment de contribuer au financement de la reconversion et du filet de protection sociale.

La proposition fiscale peut naturellement être discutée.
Mais elle met en évidence une réalité : si la transformation du travail se produit à l’échelle anticipée par Gates, les besoins de formation seront considérables.

La formation professionnelle pourrait devenir l’une des infrastructures essentielles de cette transition et l’anticipation des compétences deviendra centrale.

L’IA responsable dépasse largement la conformité

Enfin, Gates considère que les entreprises technologiques ne peuvent pas décider seules de la manière dont l’intelligence artificielle transformera nos sociétés.

Il appelle à associer les gouvernements, les entreprises, les travailleurs, les étudiants, les éducateurs et la société civile aux décisions. Il souhaite même la création de nouvelles structures nationales et internationales capables de gérer une technologie qui touche simultanément l’emploi, l’éducation, la santé, la sécurité, l’énergie ou encore l’économie.

Cette vision apporte aussi un éclairage intéressant sur la notion d’IA responsable dans la formation.
Elle ne peut pas être réduite à quelques règles de conformité ou à l’interdiction de transmettre des données personnelles dans un chatbot.
Elle concerne également la finalité de l’usage.

Comme la place laissée à l’humain, La transparence envers l’apprenant, le maintien de l’esprit critique, la capacité à vérifier les résultats, l’impact de l’automatisation sur les compétences et la gouvernance des décisions prises avec l’aide d’une IA.

Le monde de la formation a une responsabilité particulière

Bill Gates ne propose pas d’arrêter le développement de l’intelligence artificielle.
Il estime au contraire que ses bénéfices pourraient être considérables : accélération de la recherche, amélioration des diagnostics médicaux, démocratisation de certains services et accès à de nouvelles capacités pour les individus comme pour les petites organisations.

Mais il considère que ces bénéfices n’arriveront pas automatiquement.

Cela vaut également pour la formation.

L’IA peut personnaliser les apprentissages, peut aider les formateurs, peut rendre certaines ressources beaucoup plus accessibles, peut réduire considérablement le temps nécessaire à la création de contenus, peut accompagner un apprenant à toute heure.

Mais elle peut aussi créer de la dépendance, réduire l’effort cognitif, faciliter la production de travaux en masse sans apprentissage réel ou conduire à automatiser des activités dans lesquelles la relation humaine joue un rôle déterminant.

Les professionnels de la formation ont donc un rôle important à jouer dans cette transition.
Qui est de permettre de conserver la capacité à comprendre, apprendre, vérifier, décider et évoluer dans un environnement professionnel profondément transformé par l’intelligence artificielle.

C’est certain que l’IA va faciliter l’accès au savoir.

Mais notre responsabilité restera de transformer ce savoir en compétences, sans perdre en chemin ce qui fait la valeur de l’apprentissage humain.

Sources

Bill Gates, The turbulent AI era is here. The choices we make now are critical, GatesNotes, 26 août 2026.

Le Point, Bill Gates : « L’IA exige une réponse mondiale sans précédent », publié le 27 août 2026.

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