Et si la prochaine grande transformation de la formation professionnelle ne concernait ni l’IA, ni le digital learning, ni même la pédagogie, mais son modèle de financement ?
C’est le sujet posé par Christopher Sullivan dans la note Financer la formation professionnelle demain – Tirer les leçons de dix ans depuis la dernière réforme et préparer l’avenir, publiée par l’Institut Sapiens en août 2026.
Le document mérite l’attention de tous les professionnels de la formation.
Christopher Sullivan connaît particulièrement bien cet écosystème : directeur d’ICDL France depuis plus de quinze ans, administrateur de la fédération Les Acteurs de la Compétence depuis 2021 et ancien président national de cette fédération pendant trois ans, il propose ici non pas quelques ajustements techniques, mais une évolution assez profonde de la philosophie du financement de la formation professionnelle.
Je retrouve dans cette note un sujet qui revient réforme après réforme :
<comment passer d’une logique de financement des dispositifs à une véritable logique d’investissement dans les compétences ?>
Un système qui a massifié la formation… mais qui reste financièrement fragile
Il faut commencer par reconnaître ce que la réforme de 2018 a permis.
L’apprentissage a changé d’échelle. Selon la note, les entrées annuelles sont passées d’environ 360 000 en 2019 à près de 900 000 en 2024.
Dans le même temps, le CPF a donné aux individus un accès beaucoup plus direct à la formation.
Mais cette massification a révélé une faiblesse structurelle.
Le périmètre piloté par France Compétences représente environ 22 milliards d’euros de dépenses annuelles, alors que la CUFPA – la contribution des entreprises à la formation professionnelle et à l’alternance – représente environ 11,55 milliards d’euros.
France Compétences aurait ainsi accumulé un déficit de l’ordre de 10 milliards d’euros.
Le problème décrit par Christopher Sullivan est relativement simple à comprendre : des dispositifs dont la dépense peut augmenter fortement sont financés par une ressource qui, elle, reste limitée.
Lorsque les besoins augmentent, l’État intervient donc pour équilibrer le système.
Mais la fragilité n’est pas uniquement financière.
La note pointe également une difficulté que beaucoup de professionnels de la formation connaissent : nous savons encore beaucoup mieux mesurer qu’une personne a suivi une formation que démontrer ce que cette formation a réellement produit.
C’est probablement ici que se situe le point le plus important du document. La mesure de l’impact.

Passer du financement de la formation au financement de son utilité
Christopher Sullivan résume son approche par une formule particulièrement intéressante :
« Ni plafond aveugle, ni guichet ouvert. »
Plafonner uniformément les financements peut conduire à écarter une formation coûteuse mais stratégique. À l’inverse, financer automatiquement tout dispositif éligible peut aboutir à financer des actions dont l’utilité professionnelle est faible.
Sa proposition consiste donc à introduire trois principes : responsabilité, adéquation et soutenabilité.
Chaque financement devrait être associé à un acteur responsable de sa pertinence, à un besoin professionnel documenté et, lorsque cela est possible, à une mesure de ses résultats.
Le modèle auquel se réfère la note existe déjà : la Préparation opérationnelle à l’emploi, la POE. Son intérêt est évident : on part d’un besoin d’emploi, on identifie les compétences manquantes, on construit la formation nécessaire et plusieurs acteurs partagent la responsabilité du projet.
Autrement dit, la formation n’est plus le point de départ. Elle devient la réponse à un besoin identifié.
Pour les professionnels de la formation, ce changement de perspective est loin d’être anodin.
Les organismes de formation devront vendre moins de formation mais davantage de résultats.
Depuis des années, une partie du marché a fonctionné autour de trois arguments : cette formation est éligible, elle peut être financée et elle respecte les exigences qualité. Cela ne disparaîtra évidemment pas. Mais ce ne sera probablement plus suffisant.
L’étude propose notamment que les financements puissent être modulés selon les résultats d’insertion, que les organismes durablement sous-performants puissent être déréférencés et que Qualiopi soit complété par des indicateurs de résultats pour accéder aux financements publics.
Les indicateurs évoqués sont très concrets : insertion à six et douze mois, coût public par sortie positive, taux de cofinancement ou encore taux de rupture.
C’est une évolution majeure.

Qualiopi vérifie principalement la qualité d’un processus. Demain, le marché pourrait demander de plus en plus fortement la preuve de son efficacité
Pour un organisme de formation, cela signifie qu’il faudra progressivement être capable de documenter ce qui se passe après la formation :
Le participant a-t-il acquis les compétences attendues ? Les utilise-t-il réellement ? A-t-il évolué professionnellement ? La formation a-t-elle répondu au besoin initial ? L’entreprise constate-t-elle une amélioration ?
C’est une transformation qui concerne autant l’ingénierie pédagogique que les systèmes d’apprentissage, comme les LMS et la relation client (apprenant). La mesure d’impact ne pourra plus être ajoutée à la fin du parcours. Elle devra être pensée dès sa conception.
Le CPF pourrait devenir beaucoup plus professionnel.
La proposition concernant le CPF est également structurante. Christopher Sullivan suggère même d’en changer la signification : le Compte personnel de formation deviendrait le Compte professionnel de formation. Le compte resterait attaché à son titulaire, mais son utilisation passerait par un accompagnement ou un cofinancement.
Pour un demandeur d’emploi, le projet pourrait être validé avec France Travail. Pour un salarié engagé dans un projet individuel, le conseiller en évolution professionnelle interviendrait. Et lorsqu’un employeur participe au projet, le CPF pourrait constituer le premier euro d’un cofinancement.
En contrepartie, la note propose de supprimer les plafonds de financement introduits en 2026, considérés comme trop indépendants de l’utilité réelle des formations.
Pour les organismes très dépendants du CPF BtoC, une telle évolution changerait profondément les pratiques commerciales.
La question centrale deviendrait :
Quel est votre projet professionnel et quelles compétences devez-vous développer pour le réaliser ?
Cela favoriserait probablement les organismes capables de conseiller, diagnostiquer, positionner et accompagner, plutôt que ceux dont la proposition de valeur repose principalement sur la captation d’une demande individuelle.
L’apprentissage pourrait lui aussi changer de logique
L’étude défend clairement l’apprentissage et refuse notamment l’idée de limiter son financement à certains niveaux de diplôme. En revanche, elle propose une évolution importante de son modèle économique.
La CUFPA financerait prioritairement les autres dispositifs, l’apprentissage recevant le solde disponible. Les branches et entreprises les plus consommatrices d’apprentis participeraient ensuite davantage au financement.
Les branches pourraient également disposer d’une latitude accrue pour négocier les niveaux de prise en charge avec les CFA. Nous passerions alors, potentiellement, d’un système largement construit autour de barèmes nationaux à une relation beaucoup plus étroite entre CFA, branches professionnelles et besoins économiques sectoriels.
Le CFA de demain ne pourrait donc plus uniquement démontrer sa capacité à former. Il devrait démontrer sa capacité à insérer, fidéliser les apprentis, répondre aux métiers recherchés par les entreprises et dialoguer économiquement avec les branches.
Là encore, la valeur se déplacerait du dispositif vers son résultat.
Attention cependant au piège du « tout résultat »
Sur ce point, l’expérience doit nous rendre prudents. Mesurer l’efficacité des formations est indispensable. Mais financer exclusivement sur un taux d’insertion brut créerait rapidement des effets pervers : il deviendrait plus rentable de sélectionner les publics les plus faciles à insérer que d’accompagner ceux qui rencontrent le plus de difficultés.
L’article identifie précisément ce risque. Il propose de mesurer la valeur ajoutée à profil comparable plutôt que l’insertion brute et de préserver des dispositifs spécifiques, notamment les programmes régionaux destinés aux personnes les plus éloignées de l’emploi. Il prévoit également un devoir d’accompagnement renforcé envers les TPE et les publics fragiles.
Cette distinction est essentielle.
Une formation destinée à préparer directement quelqu’un à un emploi peut être évaluée sur son insertion. Une formation linguistique, une remise à niveau numérique ou l’acquisition de compétences fondamentales ne peut pas toujours être jugée selon le même indicateur à six mois.

Mesurer davantage ne doit pas signifier mesurer tout de la même manière.
C’est probablement l’un des enjeux les plus complexes de toute future réforme.
Ce que les professionnels de la formation devraient retenir dès aujourd’hui
Les propositions de Christopher Sullivan ne constituent pas, à ce stade, une réforme adoptée. Elles alimentent le débat sur l’évolution du financement de la formation professionnelle à l’horizon notamment du budget 2028.
Mais attendre une nouvelle loi pour faire évoluer ses pratiques serait une erreur.Le mouvement de fond est déjà identifiable.
Depuis plusieurs années, les entreprises veulent davantage relier leurs investissements formation aux compétences dont elles ont réellement besoin. Les financeurs renforcent leurs exigences. Les clients demandent davantage de preuves. La donnée prend une place croissante dans le pilotage. Et les transformations liées à l’IA, au numérique, à la transition écologique ou au vieillissement de la population rendent l’actualisation des compétences encore plus stratégique.
Pour les organismes de formation, CFA et acteurs du digital Learning, j’y vois donc cinq priorités :
- partir plus systématiquement des compétences à acquérir,
- construire davantage les parcours avec l’entreprise et l’apprenant,
- mesurer les résultats au-delà de la satisfaction à chaud,
- documenter la valeur produite,
- réduire progressivement la dépendance économique à un dispositif de financement unique.
Car si le financement évolue dans la direction décrite par cette note, les acteurs les plus solides ne seront pas nécessairement ceux qui proposent le plus grand catalogue.
Ce seront ceux capables de répondre à trois questions simples :
Pourquoi cette formation est-elle nécessaire ?
Quelles compétences doit-elle réellement développer ?
Comment allons-nous démontrer qu’elle a été utile ?
Pour résumer cette évolution serait bien plus profonde et utile qu’un nouveau changement administratif. Elle obligerait toute la chaîne de valeur de la formation à se repositionner.
Nous avons longtemps appris à justifier la conformité d’une formation. Nous allons devoir de plus en plus apprendre à démontrer sa valeur.
Et cette transformation dépasse largement la question du financement.
Elle touche directement notre métier.
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